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La supervision clinique par et pour le milieu communautaire
Publié le 11 mars 2026
Cet article a été rédigé par Emmanuelle Lavoie, coordonnatrice du service de psychothérapie du Centre St-Pierre de 2023 à 2025 et aujourd’hui collaboratrice.
Je me souviens de mes premiers pas vers le Centre St-Pierre. Nous étions en août, sous la chaleur et les couleurs éclatantes de la rue Sainte-Catherine qui célébrait la fierté. Dans ce tourbillon d’arrivée, j’apprenais à apprivoiser mon nouveau rôle : coordonner le service de psychothérapie, mais aussi piloter un service de supervision clinique. Je me suis demandé : « C’est quoi déjà, la supervision clinique? »
Je savais que plusieurs ordres professionnels l’exigeaient, mais j’en mesurais encore mal la portée.
Au fil des rencontres avec mes nouvelles collègues superviseures, à travers leurs approches et en côtoyant les milieux que nous accompagnons, j’ai saisi l’écart entre ma représentation initiale de la supervision… et la richesse de cette pratique pour le communautaire.
Qu’est-ce que la supervision clinique?
La supervision clinique est un espace structuré de réflexion où les personnes œuvrant en relation d’aide (intervenant·es, thérapeutes ou gestionnaires) analysent leur pratique avec le soutien d’une personne d’expérience. Bien plus qu’un simple encadrement, elle permet une lecture approfondie des situations, à la fois dans l’expérience intime de l’intervenant·e et dans l’analyse systémique de ses interventions.
Au contact de l’équipe de superviseures cliniques du Centre St-Pierre (travailleuses sociales, sexologues, éducatrices spécialisées, psychothérapeutes), j’ai découvert qu’une supervision par et pour le milieu communautaire possède une essence unique.
Son importance pour le milieu communautaire
Derrière cette équipe de superviseures, il y avait des mères, des agricultrices, des professeures de qi gong, des conférencières. Surtout, des personnes engagées dans le communautaire, qui en connaissent les élans de solidarité, les vagues d’impuissance et les rouages systémiques.
Selon une étude de l’Observatoire de la santé mentale (2024), « il est essentiel de promouvoir et d’adopter des pratiques du care dans le milieu communautaire afin de réduire les impacts négatifs du travail sur la santé mentale ». La supervision clinique y répond à trois niveaux :
- Individuel : en explorant l’expérience de chaque intervenant·e et en renforçant sa résilience.
- Organisationnel : en partageant savoirs, savoir-être et savoir-faire pour alléger la charge collective.
- Politique : en affirmant le droit au soin et à la solidarité comme fondements des structures communautaires.
En créant un espace de réflexion partagée, on bâtit une responsabilité collective : les défis des personnes vulnérables ne reposent plus uniquement sur la première ligne, mais sur une véritable entraide mutuelle.
Selon Berenice Fisher et Joan Tronto, le care désigne tout ce que nous faisons pour maintenir, continuer et réparer notre monde – qu’il s’agisse de nos corps, de nous-mêmes ou de notre environnement – afin de pouvoir y vivre le mieux possible. Ce monde forme un réseau complexe de liens qui soutient la vie.
Le terme « care » n’a pas d’équivalent direct en français. Il englobe soin, sollicitude, attention et responsabilité, mais aussi des dimensions relationnelles et éthiques. Utilisé dans de nombreux contextes, il dépasse le simple « soin ». Beaucoup de chercheurs le qualifient d’« intraduisible » en raison de sa richesse et de sa complexité.
Un potentiel de transformation sociale
Une perspective féministe décoloniale rappelle que les pratiques du care sont souvent invisibilisées ou dévalorisées. La supervision clinique communautaire porte donc un fort potentiel de transformation sociale :
- En rendant visible l’importance du care;
- En valorisant les savoirs issus de l’expérience de terrain;
- En ouvrant la porte à une parole critique sur les dimensions sociales, culturelles et politiques du soin.
Bien que la supervision existe depuis les années 1970, sa déclinaison par et pour l’action communautaire est aujourd’hui en pleine émergence. Dans les réseaux libres et alternatifs que nous accompagnons, cette pratique met l’accent sur l’importance de soutenir les personnes engagées dans la relation d’aide.
En conclusion, ma compréhension de la supervision clinique communautaire a évolué, et je suis plus que jamais convaincue de sa pertinence : elle crée un espace de soin pour celles et ceux qui donnent sans compter, un lieu pour se déposer, se recentrer et se réparer dans la durée. Bref, il s’agit d’une façon de prendre soin de ceux et celles qui prennent soin.